Lemblématique Trémorin
par Christophe Domino in catalogue Images au Centre 05, Editions le Point du Jour
Les deux séries duvres conçues par Yves Trémorin pour le château de Châteaudun (dix Blasons et cinq Figures) font se croiser deux univers, deux mondes qui au premier abord ne semblaient guère avoir de raison de se recouper : dune part, le parti-pris décriture photographique de lartiste, développé depuis une vingtaine dannée par séries ou par séquence de travail, délibérément ancré dans un face-à-face avec choses et gens conjugué au présent, frontal jusquà la crudité, voire à la cruauté ; dune autre, un lieu très déterminé, et avec lui la culture historique qui lui est associée, jusquà la mise en scène patrimoniale, quand le lieu de lhistoire devient lieu dexposition. Provoquée par une commande passée à lartiste, cette rencontre apporte un double éclairage : sur le travail de lartiste mais aussi sur le rapport aux héritages culturels, sur la perception des productions symboliques du passé et leur réinvestissement aujourdhui. La photographie contemporaine, pour peu quelle cherche à se construire non dans la puissance de linstant mais avec une conscience délibérée de lanachronisme du symbole, sait rejouer, réactiver, actualiser tous ou presque tous les modes de la représentation, même des plus anciens. Trémorin requiert ici, plus radicalement que jamais sans doute dans son travail, une puissance de sens ancienne : celle de lemblème. Sans nul indice de nostalgie pour les formes et langages historiques. Trémorin atteint au registre de lemblème par un travail attentif et précis, dune grande vigilance au principe déconomie de limage qui a nourri depuis longtemps son itinéraire artistique : une économie entendue non au sens dune recherche de réduction des moyens techniques, car de ce point de vue, lartiste ne sinterdit rien et redéfinit régulièrement ses moyens, jusquà la sophistication si elle est nécessaire. La question est bien plus celle de léconomie du trajet de sens à quoi peuvent prétendre les images contemporaines, de léconomie de leur lecture. Aux fonctions descriptives, allusives ou émotives le plus souvent de mise dans le commerce des images, Trémorin préfère des fonctionnements plus proche du symbole. Depuis les portraits en noir et blanc des années 80 (série Cette femme-là (1983-84), par exemple) jusquaux films vidéo (We Others, 1997-98, trois films) en passant par les natures mortes (ensemble de 34 images (1993)), il sattache avant tout à des figures qui se présentent comme des symboles. Pour autant, de la dimension descriptive de la photo, il se sert non pour témoigner dun monde réel, partagé, vécu, mais surtout pour éprouver la figure bien au-delà de lapparence de lobjet, du corps pris en détail, du fragment de quotidien, fut-il emprunté à la table de cuisine ou au jouet denfant : en chacun de ces fragments de monde, lartiste cherche à faire saillir lévidence intense et chargée de lefficacité symbolique qui est le propre de lemblème.
Mais à contre-pied des tentations dhermétisme souvent produites par les symbolismes constitués, y compris par le moderne Symbolisme littéraire de la fin XIXeme, les figures emblématiques à la Trémorin se veulent directes, accessibles, posées avec lénergie de la photo conjuguée à la stylisation de langage qui caractérise lhéraldique, du moins une héraldique sans énigme, puisque cest avant tout léconomie visuelle de celle-ci que lartiste retrouve par son propre chemin, une économie marquée par la lisibilité de limage, le contraste fond-figure, lautonomie du support.
Les Blasons de Châteaudun sont ainsi faits : ce sont des images
très concertées, conçues et produites avec précision
et liberté. De lhéraldique ancienne, ils reprennent par
jeu les conventions de combinaison fond-figure, et lexclusion de certaines
combinaisons de couleur. Ses fonds unis aux couleurs soutenues entretiennent
la sensation despace abstrait, de champ de densité, tout en relevant
de tonalités résolument modernes. Les figures simposent
dans les champs colorés, certes sur un principe de centrage, mais elles
ne sont pas isolées, comme souvent elles le sont sur les armoiries historiques.
Elles ne se donnent pas comme fragments autonomes, mais comme partie dun
tout : laile ou la tête se rattachent au corps, le poignard
à la main. Mais cest surtout la présence de lombre
qui rappelle que cette héraldique-là nest pas réduite
à la bidimensionnalité de la figure graphique, quelle emprunte
au monde des objets matériels son répertoire. Leur frontalité
comme la précision de leur apparence, de leur consistance matérielle
soulignent leur ambition de signe. La figurine du Maure, le symbolisme animal,
celui de la croix, du nud, du cur, les serres de rapace, la découpe
menaçante des piques, toutes les images semblent appartenir à
des registres chargés dune puissance symbolique forte. Mais en
même temps, les ombres les renvoient à leur réalité
dobjets dusage, et même, avec le râteau et son dédoublement,
à une profondeur ambiguë et menacante de la représentation.
Entre image analogique et mise à plat symbolique, chacun de ces blasons
se soutient dun raccourci entre ses doubles réalités, armoiries
mises à nu, choses rendues à leur épaisseur de signes.
Il en ressort un paradoxe, quand la vue ne saurait se résumer à
la vision. Irrésolue, la tension entre appartenance culturelle et trivialité
matérielle sollicite une attention flottante dinterprète,
un interprète mis au défi par la sensation dévidence.
Cest le propre de la photographie dentretenir vive cette contradiction
apparente : elle impose en effet sa temporalité propre, entre limmédiateté
du cliché et la-temporalité du symbole. À la référence
cultivée, Trémorin préfère lappropriation
sensible. Les codes de représentation ne tiennent plus de lemprunt
forcé mais dune écriture manifestement contemporaine dont
cependant les enjeux dépassent obscurément le seul temps photographique,
une écriture qui en impose à la conscience historique, ramenant
celle-ci non aux limbes de la mémoire mais à son actualité,
à sa nécessité. Lanimal symbolique, on le sait, cest
avant tout lhomme.
Lensemble des cinq Figures qui complètent linstallation,
dans la salle du château qui fait pendant à celle des Blasons,
est plus exemplaire encore de la nature des images dYves Trémorin.
Comme lhéraldique, la galerie de portrait est une pratique traditionnelle
dans la manière de constituer lhistoire des généalogies,
des filiations, décrire lhistoire des individus. Mais même
si les modèles sont pris parmi les proches de lartiste, cest
une généalogie impersonnelle qui se dessine ici. Comme Michel
Pastoureau le rappelle au sujet de lhéraldique dans les généalogies
nobiliaires, la représentation de lindividu autant que de ses attributs
relève de deux dimensions : celle de lidentité et celle
de la personnalité. Lidentité qualifie lêtre
comme un dans le nombre, lêtre social; la personnalité le
qualifie pour lui-même, en son être-même, sa singularité
animale. Les deux principes sopposent comme force centripète et
centrifuge. Ici encore, la construction des images rigoureuses choix des
modèles, des angles de prise de vue, des attributs éventuels,
du placement dans lespace lumineux et dans lespace vécu,
réduit ici à une quasi-abstraction tire chaque modèle
du côté du type, mais dun type paradoxalement individuel
et intérieur. Se tenant quelque part entre effigie imprécisement
historique et instant de situation quotidienne, les personnages dévoilent
linaccessibilité et lirréductibilité de leur
être à leur apparence. Comme des figures de carte à jouer,
ils sont mis à plat dans limage et retournent vers une intériorité
inaccessible. Limage est nécessaire au portrait, mais illusoire
dans sa prétention à assigner de lidentité :
nous ne connaissons des personnalités que des emblèmes. Ne dirait-on
pas que linvisible et lévident, au-delà de leur apparente
contradiction, trouvent à leur tour leur emblème dans le seul
trait que partagent, presque comme un attribut, comme une marque, chacun des
cinq personnages : ils voient, mais leurs yeux ne nous apparaissent pas,
clos, barrés, dans lombre ou le repli. Ainsi de limage pour
Yves Trémorin. Il y a quelque chose derrière lévidence,
ce que voient les personnages selon les lois dune optique intérieure,
ce que désigne lemblème comme représentation élaborée.
Un endroit qui échappe à la réalité scopique, quelque
chose noir.